Par Julien Shwasch
Le premier son de la cloche met fin à la nuit de Martin. Progressivement, au fil du temps, il a imaginé qu’elle est dotée d’une âme et qu’elle prend à cœur chaque matin de lui annoncer qu’une nouvelle journée chargée de promesses commence. Habitué dès son plus jeune âge aux réveils matinaux, le solide gaillard de trente-cinq ans quitte promptement son lit, mettant en branle son corps charpenté par ses nombreuses années à parcourir les cimes, s’habille et descend dans la cuisine. Elle semble figée dans le temps depuis la construction de la maison il y a environ un siècle. Les vieilles assiettes trônent dans le vaisselier fabriqué par l’arrière grand-père de Martin, les lourdes et antiques casseroles en fonte pèsent de tous leurs poids sur les crochets en fer forgé et le lavabo en faïence semble infliger une souffrance permanente aux bois qui le soutiennent. La cuisinière électrique, achetée d’occasion l’année dernière lors d’un vide-grenier, constitue l’unique touche de modernité de la pièce. Les revenus de son travail à la poste sont bien insuffisants pour envisager l’achat des matériaux nécessaires à une rénovation de grande ampleur de le cuisine. L’inflation sur les produits alimentaires ainsi que sur le fioul pour chauffer la maison pèse lourdement sur son budget depuis plusieurs années et la pension qu’il verse à sa compagne depuis leur divorce il y a un peu plus d’un an rend l’équation financière encore plus délicate.
La préparation du petit-déjeuner, jadis un moment de bonheur lorsqu’il était partagé avec sa compagne et ses deux enfants, n’a plus beaucoup de saveur depuis la fin de son mariage. Attablé devant un bol de thé ainsi que quelques tartines, il se restaure en silence tout en prenant le temps de consulter les dernières nouvelles de la vallée rédigé dans le journal local. Régulièrement, il relève la tête en direction de la fenêtre pour contempler les derniers flocons de neige qui virevoltent dans la rue tels des enfants qui s’égayent du simple bonheur de jouer ensemble. La vitre lui renvoie également son visage : si ses grands yeux verts et sa chevelure noire sont toujours aussi éclatants et si sa tête garde un côté juvénile marqué par la joie de vivre qui a été un fil conducteur une longue partie de sa vie, elle a cependant été quelque peu marquée par sa séparation. Ses yeux présentent des cernes, conséquences d’un sommeil plus difficile en raison des tourments inhérents à une séparation et des premières rides sont apparues récemment sur son front.
Martin ne s’attarde pas outre mesure pendant ce premier moment de restauration de la journée et remonte dans sa chambre pour s’équiper contre le froid et la neige afin d’affronter la montagne. Sa motivation, jamais ébranlée depuis sa plus tendre enfance, est encore plus grande aujourd’hui car la montagne lui procure du baume au cœur et la neige est tombée en abondance pendant la nuit. L’Hiver est enfin arrivé, quelques jours avant le réveillon de Noël, tel un cadeau offert par le Ciel. Le postier songe que les cieux sont malheureusement de moins en moins cléments : chaque année, il observe une neige plus tardive, moins abondante et moins pérenne. En ouvrant la porte d’entrée, ses skis de randonnée sur son épaule, le spectacle qui s’offre à lui balaye ces sombres pensées. La rue devant la maison est recouverte d’une neige immaculée dont il jauge l’épaisseur à une valeur de l’ordre de trente à quarante centimètres ! C’est largement suffisant pour réussir l’objectif de sa journée : atteindre le hameau des Glaces pour déjeuner avec le père Morillon, un personnage haut en couleur avec lequel il a progressivement tissé une solide amitié. Le chasse neige n’ayant pas encore assuré sa mission en cette heure très matinale, il peut, chose rare, chausser ses skis devant sa porte.
Il se met en route pour prendre la direction de la sortie du village, celle qui marque la fin de la route carrossable. Martin progresse dans un paysage féerique et désert à la lumière des lampadaires. Si le village de Saint Rutaz est réputé pour la beauté de ses maisons historiques en pierre de taille, le jeune divorcé le trouve encore plus majestueux la nuit à la lumière des lampadaires qui délivrent parcimonieusement une chaude lumière. En s’approchant de l’extrémité du village, il tombe nez à nez avec le père François, en plein effort pour libérer le parvis de l’Église de la neige. D’un physique plutôt chétif, il n’en dégage pas moins une certaine prestance et une certaine chaleur humaine qui incitent les habitants à se confier naturellement à lui. Martin constate, avec le sourire et sans la moindre surprise, que la barbe du prêtre s’est étoffée depuis quelque semaines. Personne dans le village n’ignore cette habitude quelque peu surprenante mais dont personne ne connaît la vraie raison. Les hypothèses vont bon train dan le village : certains pensent qu’il souhaite se protéger contre le froid hivernal, d’autres imaginent qu’il officie comme Père Noël dans d’autres villages et quelques hurluberlus supposent qu’il se met en condition pour participer à une émission de télévision qui nécessite la participation d’un barbu ! Martin n’a pas vraiment d’avis sur la question mais, de toute manière, il n’y accorde aucune importance.
– Bonjour, Père François !
– Bonjour Martin ! Je constate que tu es toujours aussi matinal mais, pour autant, je suis prêt à parier que je n’aurai pas l’honneur de t’accueillir dans mon église.
Un peu gêné, le postier répond à cette petite pique par l’humour :
– La famille Morillon m’attend pour déjeuner et tu sais bien qu’on ne peut rien refuser à Bastien !
– J’en ai bien conscience ! Je suis heureux que tu puisses prendre le temps de monter au hameau des Glaces. La famille Morillon est déjà isolée par la neige depuis quelques semaines et, pour l’instant, bien peu sont montés pour leur tenir compagnie. Or le père Morillon aime tant parler de ses exploits d’alpiniste. Je crains qu’il s’assèche lentement sans le passage de visiteurs réguliers qui offrent une oreille attentive à ses récits.
– Je suis bien d’accord avec toi : c’est un grand animal social ! Souhaiterais-tu un coup de main pour terminer de dégager le parvis de l’Église ?
– Cela ne serait pas de refus mais n’es-tu pas attendu pour le déjeuner ?
– Oui mais je peux quand même prendre dix ou quinze minutes pour t’aider à terminer le déneigement. Je rattraperai le temps en accélérant un peu sur le chemin.
– Je t’en remercie !
Le jeune divorcé déchausse les skis puis saisit l’une des pelles à neige stockées à l’entrée de l’Église. Si le père François est un homme d’esprit, il est également un montagnard et dispose de tout l’équipement pour affronter sereinement les rigueurs hivernales. À deux, la besogne, déjà bien avancée par l’homme d’Église, est rapidement exécutée.
Martin rechausse ses skis, salut chaleureusement le père François puis reprend sa progression. Il atteint rapidement, à la sortie du village, la route pour le hameau des Glaces, inaccessible aux véhicules du commun des mortels. Seuls les exploitants de la centrale hydroélectrique, les agriculteurs qui vivent des terres là-haut et les habitants du hameau des Glaces disposent de la clef pour déverrouiller la barrière. Ce simple tube en acier a fait couler beaucoup d’encre lors des conseils municipaux il y a cinq ans. Par le passé, la route était accessible à tous en Été jusqu’au hameau mais elle était de plus en plus fréquentée par les touristes, toujours plus nombreux à séjourner au village. La quiétude des alpages et des habitants du hameau en était de plus en plus perturbée, la route de plus en plus dégradée et les esprits commençaient à s’échauffer. En conséquence, le maire décida de proposer une restriction de circulation en limitant l’accès motorisé aux seules personnes qui en avaient un besoin autre que le loisir. Certains dans le village s’insurgèrent contre cette proposition craignant notamment de tarir la manne touristique. Quelques opposants invitèrent même la presse régionale au village pour exprimer leurs arguments sur l’espace publique et assistèrent aux conseils municipaux. La majorité des habitants du village furent néanmoins favorables à l’initiative du Maire et, après un dernier conseil municipal ponctué de quelques remous, l’arrêté municipal fut accepté et promulgué. La barrière fut installée dans la foulée par les ouvriers communaux. Les effets escomptés ne tardèrent pas à se produire : les alpages retrouvèrent leur quiétude. Pour autant, contrairement à ce que craignaient certains, elle ne fit pas fuir les touristes. Au final, les esprits s’apaisèrent rapidement quant à cette décision et la pertinence de la barrière fait à présent consensus dans le village.
Martin la contourne en pensant à cette controverse. Il était bien occupé par ses jeunes enfants à cette époque mais, malgré son manque de temps, il avait manifesté son soutien à ce projet par amour des alpages. Par-delà la barrière, la route est ensevelie par la neige. Voilà déjà un mois qu’elle n’est plus accessible pour des véhicules à l’exception des chenillettes à neige des exploitants de la centrale hydroélectrique et des habitants du hameau. Leurs passages sont néanmoins très limités : l’usine est équipée d’automates qui permettent le démarrage et l’arrêt des groupes de production à distance et, en conséquence, les exploitants se limitent lors de la saison hivernale à une unique tournée hebdomadaire pour vérifier le bon fonctionnement des composants clefs de la centrale. Quant aux habitants du hameau, ils se replient au village pendant toute la saison froide à l’exception du père Morillon et de sa compagne. Ces derniers ne descendent néanmoins que marginalement au village préférant leur existence dans les solitudes glacées.
Au-delà du conflit qu’elle symbolise, la barrière est également aux yeux de Martin la porte d’entrée vers un désert de solitude et de quiétude lors des mois enneigés. Les traces des chenillettes ont été recouvertes par les dernières chutes de neige. Seule la ligne électrique en provenance de la centrale rappelle à ceux qui s’aventurent par delà la barrière l’existence d’une humanité. Elle ne se contente pas seulement d’apporter en chaque foyer du village les électrons qui permettent aux habitants de bénéficier d’un confort agréable mais est également un fil d’Ariane pour ceux qui sont irrésistiblement attirés vers les sommets. La centrale puis le hameau des Glaces sont des points de passage incontournables pour ceux qui souhaitent ressentir l’ivresse des cimes en cette vallée. La ligne les guide telle une fidèle et rassurante compagne jusqu’au dernier rempart de la civilisation : le hameau des Glaces.
Martin a quitté le village depuis une bonne heure à la lumière de sa lampe frontale et est étourdi d’une quiétude qui l’embaume telle une chaude couverture. La progression jusqu’au hameau est certes longue mais ne comporte nullement des difficultés si ce n’est le besoin d’endurance. Quant aux risques, ils sont très limités : le chemin est balisé par la ligne et les pentes trop modérées et la vallée trop large pour y craindre une avalanche même après une forte chute de neige. Les anciens ont effectué des choix judicieux il y a quelques siècles lors de la fondation du hameau et la nécessaire construction de la route.
Alors que le soleil commence à poindre au-delà des sommets, Martin arrive en vue de l’usine hydroélectrique de la Compagnie Générale des Forces Motrices des Monts du Globe. Un ronronnement s’échappe du grand et majestueux bâtiment trahissant l’action de l’eau sur les turbines contribuant ainsi à alimenter de ses bienfaits la vallée mais également bien d’autres villages et villes. En sus des deux petites lignes qui assurent la desserte du village de Saint Rutaz et du hameau des Glaces, deux grandes lignes électriques s’échappent du temple de verre, de pierre et de métal pour affronter de chaque côté les rudes pentes et ainsi permettre à la vallée de contribuer au progrès. L’usine est l’une des fiertés de la commune. Martin n’ignore pas que beaucoup d’autochtones ont contribué à sa construction. Encore aujourd’hui, certains continuent à préserver son existence même s’ils sont peu nombreux en cette époque moderne.
Quelques rares anciens, encore accrochés à leur existence terrestre, racontent avec passion et ferveur cette épopée malgré la rudesse de l’épreuve. Le postier avait eu, à plusieurs reprises lors de son enfance, l’occasion de bénéficier du témoignage de l’un d’eux, Albert, qui faisait partie de l’équipe de montage de la conduite forcée, sans doute la tâche la plus périlleuse de l’aventure. En effet, avec le peu de moyens disponibles à l’époque, ils avaient réussi à hisser et à assembler les lourds tuyaux en acier sur des pentes de plus en plus fortes depuis le fond de la vallée jusqu’à atteindre enfin le barrage érigé dans un verrou glaciaire isolé, situé à une altitude bien supérieure à celle de l’usine. Assemblés en un long serpent de plusieurs kilomètres, ils transportent depuis la naissance de l’ouvrage l’eau récoltée dans les cimes jusqu’à l’usine et la délivrent en une pression inouïe aux turbines. Doué d’un talent de conteur, Albert avait fasciné Martin lors de certains après-midis ensoleillés où ils se retrouvaient sur la place de l’Église. Le vieux mécanicien repose à présent dans le cimetière mais ses récits demeurent intacts dans l’esprit du jeune divorcé.
Tout comme le bâtiment de l’usine, la conduite forcée semble défier les assauts du temps et de la montagne. Malgré son âge avancé, elle continue à assurer sa mission et refuse de quitter les pentes auxquelles elle se maintient fermement accrochée. Martin fait une pause pour admirer cet ouvrage et accorder quelques pensées bienveillantes à Albert, une habitude ancrée en lui depuis de nombreuses années. La conduite semble prendre son élan depuis la centrale pour s’immiscer de plus en plus loin dans un royaume hostile : si sa progression à proximité de l’usine est douce et accompagnée majestueusement par des sapins, elle affronte une pente de plus en plus dure en s’éloignant du bâtiment jusqu’à disparaître après un ultime ressaut. Le postier sait qu’elle poursuit encore son chemin en haute altitude sur un bon kilomètre mais, depuis sa position d’observateur en fond de vallée, il n’a plus le loisir de l’apercevoir sur son parcours final.
Le son lointain des cloches du village tirent Martin de sa méditation. La père François réveille ses ouailles en espérant en attirer beaucoup au sein de son église. Malheureusement pour lui, au fil des années, les bancs tendent à se vider un peu plus chaque année lors des offices malgré toute l’énergie dispensée par l’homme d’Église et malgré son implication, appréciée par beaucoup, dans la vie du village. Pour lui faire plaisir, le jeune divorcé y assiste parfois mais la montagne est, bien souvent, une tentation trop forte à ses yeux qui le détourne de ce moment dédié au sacre d’un enfant né il y a deux millénaires sur un autre continent. Martin a un peu mauvaise conscience étant donné le temps que le prêtre François lui a consacré à son divorce pour l’aider à surmonter cette douloureuse épreuve mais l’ecclésiastique lui pardonne volontiers. En effet, le postier lui témoigne régulièrement sa gratitude par des aides ponctuelles mais régulières pour diverses tâches physiques tel le déneigement du parvis de l’Église. Comme dans beaucoup de villes et de villages, la religion semble irrémédiablement en perte de vitesse et Saint Rutaz ne fait pas exception à la règle.
Martin reprend sa progression en suivant le deuxième fil d’Ariane : la ligne électrique qui apporte la puissance des torrents de l’usine jusqu’au hameau des Glaces. Il tombe rapidement sur le dernier témoignage de la civilisation industrielle le plus au fond de la vallée : l’usine métallurgique qui exprime avec force le silence d’un défunt. Le postier a eu l’occasion de visiter à plusieurs reprises lors des journées du patrimoine, organisées chaque premier dimanche du mois d’Octobre, la forteresse de béton qui renferme en son sein des monstres de rouille figés dans un immobilisme qui semble éternel. Jadis, des mines de fer étaient exploitées dans la vallée et le minerai était transporté jusqu’au village dans des forges artisanales pour leur soutirer le précieux métal. Au milieu du siècle dernier, un jeune du village retourna sur ses terres après plusieurs années d’étude loin de chez lui. Une idée avait germé en lui lors de son apprentissage et il s’y accrocha jusqu’à lui donner naissance : une usine de fabrication de piston pour les moteurs diesel alimentée par le fer et l’énergie de la vallée.
Séduite par le projet, la Compagnie Générale des Forces Motrices des Monts du Globe, proposa des tarifs d’électricité attractifs pour le jeune entrepreneur en échange de quelques parts dans la nouvelle société. Quant aux exploitants des mines, il ne fut pas difficile de les convaincre de confier leurs minerais à la jeune usine tant les tarifs proposés par les forges traditionnelles étaient faibles. Ayant obtenu les soutiens dont il avait besoin, la Société Mécanique des Pistons du Roc fut fondée rapidement par le jeune homme et les bâtiments sortirent de terre en un temps record. La pierre avait néanmoins déjà laissé la place au béton, moins onéreux et permettant une construction plus rapide. Les débuts de l’entreprise furent un succès éclatant. Le jeune ingénieur ne s’était pas trompé : les moteurs diesel étaient en pleine expansion à l’époque et les commandes affluaient. L’idylle ne fut pas éternelle : les filons de minerais de la vallée finirent par se tarir, nécessitant de faire appel à des apports plus lointains augmentant ainsi le coût de production. Malgré cette difficulté majeure, l’usine poursuivait inlassablement son mouvement de création. Une autre menace, plus mortelle, guettait néanmoins l’entreprise métallurgique : de nouvelles usines poussaient comme des champignons dans des pays lointains proposant des prix réduits aux motoristes. La société tenta un dernier combat mais fut obligée de s’incliner au bout de quelques années face à un adversaire bien plus puissant. Le dernier piston sortit de la forteresse il y a environ trois décennies puis elle sombra dans la léthargie. Attristé, le fondateur de la société se retira définitivement de la vie économique pour écouler des jours paisibles dans une autre vallée car il n’avait plus le cœur de voir son œuvre dans un sommeil qui semble irrémédiable. En effet, à part les journées du patrimoine organisées chaque année et quelques rares visites d’hommes d’affaires qui évoquent de très hypothétiques projets de reconversion, rien ne trouble la tranquille quiétude de la forteresse.
Martin longe l’imposant bâtiment, digne témoin d’une architecture stalinienne, en scrutant une fois de plus à travers les fenêtres les amas de ferrailles qui y reposent. Le génie humain nécessaire à l’établissement d’une telle industrie le fascine et il admire le courage du jeune de la vallée qui, en son temps, avait, par sa persévérance et sa force de conviction, réussi à la faire naître. Il n’est cependant pas ignorant quant aux effets secondaires inhérents à cette entreprise : les conditions de travail au sein de l’établissement se révélèrent parfois dangereuses et certains ouvriers en avaient subi les conséquences.
La forêt devient de moins en moins dense au fur et à mesure de la progression de Martin marquant ainsi son entrée progressive dans l’univers de la haute montagne. Seule la ligne électrique ne fléchit pas malgré le poids de l’altitude. Elle est à présent l’unique témoin d’une réalité humaine face à la toute-puissance de la nature en ces terres. Bien qu’il ne s’agît que de poteaux en bois régulièrement espacés et d’un simple câble en cuivre, cette ligne révèle un esthétisme aux yeux du postier qui n’enlaidit nullement les alpages dans lesquels il progresse. La montagne est certes pour lui un sanctuaire qu’il convient de protéger contre une trop forte empreinte de l’humanité mais elle est également une terre d’accueil pour ceux qui ont besoin d’elle. Or aucun être humain ne peut vivre dans les rigueurs de la haute montagne sans qu’il soit obligé de la façonner un tant soi peu pour qu’elle puisse lui réserver un refuge acceptable.
Peu avant midi, Martin arrive au hameau des Glaces. Il est constitué d’une vingtaine de maisons regroupées autour d’une chapelle. La demeure des Morillon est facile à repérer car elle est l’unique à présenter des fenêtres ouvertes et à dégager de la fumée depuis son toit. Toutes les autres demeures se sont refermées pour la saison hivernale et sommeillent paisiblement en attendant le retour du Printemps. Comme à son habitude, le père Morillon est assis sur la terrasse de son chalet, plongé dans la contemplation du massif des Monts du Globe. Le domicile du vieux guide accuse son âge mais il garde un certain lustre. Son propriétaire y contribue sans doute par ses offrandes : il lui fait don chaque année de quelques pots de peinture, d’un ou deux sacs de mortiers et de quelques dizaines de tuiles neuves. Le père Morillon ne se rend compte de la présence de Martin que lorsque ce dernier s’adresse à lui :
– Salut Bastien, tu n’en n’as pas assez de contempler les Monts du Globe ?
– Salut Martin ! Tu sais pourtant que je suis marié depuis plus de quarante ans à cette belle compagne et que je tiens à être fidèle !
Martin n’ignore pas que le père Morillon a, jusqu’à il y a peu, affronté régulièrement les courses les plus réputées et les plus périlleuses du massif. Malgré ses soixante-cinq ans, Bastien apparaît toujours aux yeux de tous comme un colosse solide comme un roc. Bien que vivant plus ou moins en autarcie une partie de l’année, il met un point d’honneur à soigner sa silhouette : Martin a toujours connu son ami rasé de frais et soigneusement coiffé. Ce dernier continue encore à rendre visite à celle qu’il surnomme la « belle compagne » mais ses excursions sont plus espacées et surtout moins risquées. Conscient que Bastien souhaite encore prolonger quelques minutes son immersion méditative dans la beauté du massif, il prend place sur une chaise libre et se joint à lui dans cet exercice. Le son de la cloche de la chapelle met fin aux longues rêveries du père Morillon.
– Je crois qu’il est temps de passer à table d’autant plus que tu dois être affamé après plus de quatre heures de montée !
– En effet, j’ai l’estomac dans les talons et je suis prêt à parier que ton plat sera excellent, comme d’habitude !
– Merci pour ce compliment mais je pense que tu exagères un peu.
– Pas le moins du monde, Bastien ! Si la montagne ne t’avait pas appelé, je suis sûr que tu aurais passé ton existence dans les cuisines d’un restaurant étoilé. On attend Jeanne ?
– Elle ne mangera pas aujourd’hui avec nous. Elle est partie dans son village natal pour rendre visite à sa sœur qui vient de sortir de l’hôpital.
– Rien de grave, j’espère ?
– Pas vraiment. Elle a été opérée en urgence pour l’appendicite mais elle a pu rentrer chez elle au bout de quelques jours. Elle récupère progressivement des forces.
– Tant mieux. J’espère que la solitude ne te pèse pas trop.
– Ce n’est pas le cas. De plus, je ne suis pas seul : ma belle compagne m’offre sa présence dès que j’ouvre les volets le matin. Une deuxième femme me fait même l’honneur de sa présence depuis quelques jours.
– Tiens donc ! Est-ce un membre de ta famille ?
– Absolument pas ! C’est une jeune touriste de la ville qui loue l’une de mes chambres,
– Ce n’est courant en cette saison.
– En effet, j’ai été surpris lorsque Marion m’a contacté pour réserver plusieurs nuitées à cette période mais je suis bien content : c’est une hôte charmante.
– Pourtant, tu ne l’invites pas à table car je ne vois que deux assiettes et je ne pense pas que tu souhaites jeûner.
En réaction à cette boutade, le père Morillon répond avec le sourire :
– Tu sais bien que je ne suis pas encore devenu un ours mal léché. Elle est bien entendu la bienvenue à ma table mais elle préfère en journée la solitude des montagnes à ma compagnie. En général, elle revient au hameau peu après la fin de mon déjeuner
– J’espère qu’elle ne prend pas de risques inconsidérés.
– Je ne le pense pas. Elle me semble raisonnable. Elle m’a promis de ne pas trop s’éloigner du hameau et surtout de ne pas s’aventurer dans les terrains avalancheux.
– Tant mieux. Je ne souhaite à personne de mourir dans une avalanche.
– Assez parler, le chamois attend avec impatience de sortir du four !
Au fur et à mesure du repas, la discussion s’oriente naturellement vers les exploits du vieux guide car ce fut son métier pendant de nombreuses années. Le massif des Monts du Globe culmine au-delà de six mille mètres d’altitude et seuls les alpinistes les plus chevronnés peuvent légitimement prétendre l’ascension des sommets les plus hauts tant ces courses sont éprouvantes et semées de difficultés. Par-delà le hameau des Glaces, il n’existe qu’un unique refuge sommaire à mi-chemin des cimes que les anciens avaient réussi à construire avec une grande persévérance. Le plus souvent, les conditions atmosphériques ne permettent pas la moindre rotation d’hélicoptère pour apporter approvisionnements et secours à ceux qui s’aventurent dans ce milieu d’une farouche beauté. S’engager dans ces montagnes, c’est accepter l’idée que l’on ne puisse plus bénéficier de la solidarité humaine. Rares sont donc ceux qui osent s’aventurer jusqu’aux Cieux. Le père Morillon a été l’un des plus vaillants représentants de ce cercle d’initiés. Certains ne sont jamais revenus et, chaque année, quand le Printemps s’installe solidement au hameau, le père François célèbre une messe dans la chapelle en l’honneur de ceux que la montagne a définitivement accueillis. L’édifice est peuplé de nombreuses reliques telles que les casques et les piolets des disparus que le Mont du Globe accepte parfois de restituer à la communauté humaine. Elles sont ramassées par les cordées victorieuses et immanquablement déposées dans la chapelle en souvenir des défunts.
Lors de ses nombreuses années à exercer le métier, Bastien a mis un point d’honneur à toujours ramener ses clients sains et saufs jusqu’à sa demeure et il n’a jamais failli. A présent plus âgé, il conserve une forme physique remarquable et Martin est convaincu qu’il dispose de ressources encore suffisantes pour se confronter à sa « belle compagne. » Il estime cependant qu’il doit à présent déposer les armes face à elle car il craint de manquer de forces pour ôter des griffes du massif un client blessé. Il accepte étrangement avec philosophie cette victoire de la montagne car il n’a jamais cherché à la vaincre ni à l’apprivoiser, uniquement à rendre hommage à sa grandeur lors de ses visites. Martin a essayé de percer les sentiments du père Morillon quant à son rapport avec les Monts du Globe. Avec sourire et politesse, il lui répond immanquablement qu’il a fait la promesse à sa « belle compagne » de ne jamais dévoiler à quiconque l’intimité qu’il a partagé avec elle. Tout juste mentionne-t-il parfois à son ami qu’elle lui a offert un bien précieux : la transcendance.
Ce dernier mot semble désigner une réalité insaisissable qui dépasse manifestement bien d’autres aspects de l’existence du père Morillon. Martin a néanmoins du mal à en saisir les tenants et les aboutissants et se demande dans quelle mesure elle peut apaiser le père Morillon qui ne se sent à présent plus capable d’exercer le métier qu’il aime tant et de côtoyer sa « belle compagne ». Cette question revient régulièrement dans son esprit lorsqu’il rend visite à son vieil ami mais il ne parvient à y apporter une réponse. Il ne désespère néanmoins pas, en gagnant en maturité, à la trouver.
Le repas touche doucement à sa fin. Alors qu’ils dégustent un café, Martin aperçoit une silhouette à l’entrée du hameau :
– Je suppose qu’il s’agit de ton hôte.
– Précisément.
– Comment est-elle ?
– C’est plutôt une belle femme, un peu moins âgée que toi, qui te ressemble un peu : amoureuse de la montagne et rêveuse à ses heures, comme tu peux l’être. Et c’est une sacrée bavarde !
Marion termine son excursion devant la table des deux hommes, quitte ses skis de randonnée et leur adresse la parole avec un grand sourire :
– Bonjour Bastien et bonjour Martin !
– Vous connaissez donc mon prénom ?
– Mon hôtelier favori a trahi ce secret ce matin. J’espère que vous lui pardonnerez.
– Bien évidemment Marion ! Il a également trahi le secret de votre prénom.
– Je te propose de me tutoyer. Je dois avoir à peu près le même âge que toi !
– Avec plaisir !
Le père Morillon quitte la table quelques instants pour chercher une tasse de café pour Marion les laissant ainsi faire connaissance en tête à tête. Martin constate qu’il est facile de discuter avec elle et il découvre rapidement de nombreuses facettes de la vie de la jeune femme. Originaire d’une ville située dans la plaine, elle est tombée amoureuse de la montagne il y a environ deux décennies lorsque ses parents ont choisi Saint Rutaz comme lieu de villégiature pour les congés d’Été. A présent majeure et disposant de quelques ressources financières, elle peut s’échapper seule dans cet univers qu’elle chérit. Elle n’a néanmoins pas encore le bagage technique et l’endurance des montagnards mais s’entraîne régulièrement pour l’acquérir. Elle a déjà gravi quelques sommets remarquables dans le massif des Aiguilles des Neiges situé à quelques vallées d’ici. D’un naturel enjoué, Marion mène la discussion d’une main de maître mais sa passion tend parfois à déborder et à alimenter à grand débit son flot de paroles. Elle occulte ainsi l’usage de distribuer à peu près équitablement le temps de parole en particulier lors d’une première rencontre. Cette situation n’est cependant pas pour déplaire au jeune divorcé car il aime les gens passionnés. En outre, n’ayant besoin d’utiliser sa langue, il peut exercer avec d’autant plus d’acuité sa vue. Or force est de constater que Marion possède quelques atouts physiques. Incontestablement bien plus petite que la moyenne nationale, elle impose sa présence par un visage rayonnant sculpté autour de beaux yeux bleus et d’une longue chevelure blonde.
Bastien revient enfin sur sa terrasse, une tasse de café à la main. Martin le soupçonne d’avoir délibérément pris un temps anormalement long pour ne pas perturber la rencontre avec la jeune femme. Ce soupçon se confirme lorsque le père Morillon tourne la tête vers son jeune ami et lui adresse un sourire en posant la tasse devant Marion. A présent réunis tous les trois autour la table, ils reprennent une discussion commune sur des sujets qui touchent de proche ou de loin la montagne. Le vieux guide, perspicace, perçoit l’intérêt croissant des deux jeunes gens l’un envers l’autre. En effet, ils n’accordent que de rares regards pour lui !
Comme à chaque visite au hameau des Glaces, le temps file trop vite et Martin doit se mettre en route pour ne pas se retrouver piégé par l’obscurité lors de sa descente vers Saint Rutaz.
– Je crains qu’il soit déjà temps pour moi de regagner le village car la fin du jour s’approche.
– En effet, je pense que tu peux rechausser tes skis ! Quand aurais-je le plaisir de te voir la prochaine fois ?
Le père Morillon n’ignore pas que Martin quittera le village pour un semestre peu après la nuit de la Saint Sylvestre dans l’objectif de poursuivre une formation technique proposée par la Compagnie Générale des Forces Motrices des Monts du Globe à la ville. Issu d’un ménage pauvre, il aurait bien aimé poursuivre des études après le lycée mais les finances familiales n’étaient guère compatibles avec ce projet. Martin s’était donc rapidement rabattu sur un emploi à la poste du village mais il avait accepté avec philosophie son sort d’autant plus que distribuer le courrier au grand air dans le bourg et les hameaux attenants était loin d’être désagréable. Peu après sa séparation, la compagnie de production d’énergie électrique avait lancé dans le journal local une offre pour recruter des techniciens d’exploitation pour les usines et les barrages de la vallée. Il était précisé noir sur blanc qu’un bagage technique n’était pas nécessaire mais qu’une bonne connaissance de la montagne était indispensable. Les candidats retenus se verraient proposer une formation d’un semestre à la ville pour prendre en main les rudiments techniques du métier, le reste de la formation étant assuré par un compagnonnage avec des techniciens chevronnés. Ni une ni deux, Martin prit sa décision rapidement. Les sciences avaient toujours suscité une attirance pour lui et son récent divorce avait laissé un vide que cette opportunité pourrait combler. Il prit le temps de rédiger une lettre de motivation soignée pour postuler, fut reçu pour un entretien à la centrale hydroélectrique puis sa candidature fut validée.
Le vieux guide a été peiné d’apprendre la décision du postier il y a quelques semaines. Très régulièrement au cours des derniers Hivers, il avait le plaisir de la visite de Martin seul ou avec sa famille. Bastien devra faire une croix sur ces rencontres lors du nouvel Hiver qui commence à se manifester mais il s’est néanmoins fait une raison : son ami est curieux et il sait que cette opportunité ne se représentera sans doute pas une deuxième fois. Le destin nécessite parfois des choix quelque peu douloureux mais il pense que son ami a pris la bonne décision.
– Je remonterai te dire au revoir quelques jour avant mon départ si les conditions le permettent.
– Je n’en doute pas, Martin, mais je crains que le temps soit long avant de te revoir !
– N’oublie pas que ta « belle compagne » ne te quittera pas et que Jeanne te rejoindra bientôt. De plus, les alpinistes pointeront le bout de leur nez dans le hameau d’ici une ou deux semaines et te tiendront compagnie.
– C’est vrai, je suis parfois un peu pessimiste, mais tu occupes une place de choix dans mon cœur.
– Toi de même !
Sur ces paroles, Martin se lève puis étreint le vieux guide. Ce témoignage d’affection fait chaud au cœur de Marion qui est encore assise à table mais elle se sent néanmoins de trop au milieu de ces deux êtres qui semblent se connaître depuis une éternité. Martin, conscient de la gêne que peut éprouver la jeune femme, met progressivement fin à cette communion du lien fort qui l’unit à son vieil ami. Ce dernier s’excuse auprès de ses deux convives pour une courte absence à l’intérieur de sa demeure. Marion en profite pour reprendre la discussion avec Martin :
– Bastien semble particulièrement t’apprécier !
– Nous nous connaissons effectivement depuis longtemps et nous partageons beaucoup de choses en commun. Je pense que tu as également touché le cœur de mon vieil ami et il serait sans doute heureux de te revoir régulièrement dans son chalet. Quand prévois-tu de partir ?
– La veille de Noël afin de pouvoir rejoindre ma famille pour le réveillon.
– Il te reste donc encore trois jours pour l’apprivoiser encore un peu plus.
Marion répond sur le ton de plaisanterie :
– Ce n’est quand même pas un animal sauvage !
– Bien sûr que non. Bastien est ce qui est de plus humain sur terre !
Le vieux guide refait son apparition sur la terrasse avec un vieux piolet à la main :
– Ce piolet est pour toi, Martin. Il te portera chance même lors de tes études à la ville comme il a pu me porter chance lors de mes débuts dans mon métier de guide.
Martin, troublé par ce cadeau lourd de signification, met du temps à trouver ses mots.
– Bastien, je ne peux accepter un tel cadeau de ta part. Ce piolet est sans doute l’un de tes objets les plus précieux.
– Il fait effectivement partie des objets qui me sont chers mais je tiens à te l’offrir. Je l’ai moi-même reçu d’un vieux montagnard qui a beaucoup insisté pour que j’accepte son cadeau. Il a assuré sa mission lors de ma jeunesse et il est temps qu’il puisse continuer à porter chance à quelqu’un de plus jeune.
– Ce cadeau me va droit au cœur. Je t’en remercie beaucoup, Bastien !
– Je t’en prie, Martin. Je crois qu’il est grand temps que tu regagnes Saint Rutaz pour ne pas être surpris par la nuit.
Ressentant un pincement au cœur, le postier salut chaleureusement le vieux guide puis fait de même avec Marion. Il dépose avec précaution son nouveau piolet dans son sac, chausse ses skis et, après un ultime salut, attaque la longue descente jusqu’au village. La neige est heureusement particulièrement facile skier car Martin a bien du mal à se concentrer sur sa glisse. Bastien, le père François, l’usine, la montagne ; tout ce qui faisait son quotidien va être chamboulé quand il partira pour sa formation dans la vallée. C’est une part de lui-même qu’il laisse à Saint-Rutaz. Peut-il vraiment se refaire ? Est-ce une si bonne idée de plonger dans l’inconnu, et quitter ce hameau qui est une part de son identité ?
Son téléphone, logé à l’intérieur d’une poche à hauteur de son cœur, semble pourtant l’entraîner irrésistiblement vers le bas. Peut-être parce qu’il contient une poésie de huit chiffres, un lien vers une jeune fille blonde et passionnée qui habite dans la vallée.