J’ai déjà rencontré plusieurs personnes qui écrivaient mais qui ne lisaient pas. Après tout, à quoi bon ? On peut déjà savoir ce qu’on a à dire, et être sûr de son écriture. Lire pour écrire, est-ce vraiment utile ?
Je vais répondre tout de suite à cette question : Oui.
Ce n’est pas seulement utile : c’est nécessaire, capital même.
L’apprentissage par l’exemple
Il y a une vérité qui me semble essentielle lorsque l’on souhaite s’améliorer dans une activité, qu’elle soit culturelle ou sportive : nous apprenons par la pratique et par l’exemple.
Par la pratique, car c’est en s’exerçant que l’on s’améliore. Personne n’est Mozart la première fois qu’il ou elle touche un piano… Y compris Mozart lui-même ! Pour améliorer son style, il est nécessaire d’écrire — cela ne surprendra personne.
Mais l’exemple est aussi capital : regarder comment d’autres ont fait avant nous pour nous inspirer. On imagine facilement les artistes recopier les toiles des maîtres ; les acteurs ont eux-mêmes leurs acteurs favoris, et apprendre un sport est beaucoup plus facile si quelqu’un de meilleur que vous vous montre les mouvements. Par l’exemple, nous pouvons comprendre les techniques d’autrui et nous les approprier.
C’est la raison pour laquelle l’auteur, selon moi, s’il ne veut pas rester médiocre, est aussi un grand lecteur ou une grande lectrice. Il ne s’agit pas seulement de lire « en passant » les œuvres, pour connaître l’histoire et cocher une case sur une to do list ; mais bien de décrypter une manière d’écrire qui fait la personnalité, la spécificité d’une plume.
Un nouveau format d’articles : s’inspirer des belles plumes
Dans cette optique, j’ai décidé de vous proposer des articles qui ne seront pas sur un fait de langue précis, comme un point de grammaire ou une figure de style.
Il s’agira d’articles “pour s’inspirer des belles plumes”. En d’autres mots, des article sur le style d’un auteur, d’un passage en particulier. Le propos sera toujours associé d’un extrait de texte à lire auparavant, et que je me proposerai d’étudier afin d’en comprendre les mécaniques et de pouvoir les copier si nécessaires.
C’est un exercice que beaucoup d’entre nous ont pu tenter au lycée, lorsque le professeur de français essayait d’expliquer le texte dans le sens étymologique du mot. Expliquer vient du latin ex-plicare, soit « déplier » : il faut « déplier » le texte pour rendre visible tout l’implicite, toutes les subtilités qui contribuent à sa beauté. C’est ce que je voudrais proposer aussi dans l’atelier de l’écrivain, mais un peu différemment d’une perspective de lycée : mon but sera toujours de comprendre comment ce texte pourra stylistiquement nous enrichir en tant que futur auteur. Il ne s’agit donc que d’une lecture, d’une manière parmi d’autres de voir le texte. J’espère ainsi aider les amoureux de l’écriture en tout genre à exercer leur regard afin de lire avec plus de profondeur.
Des méthodes, mais pas de raccourcis !
Soyons réalistes : la lecture de ces articles ne remplacera pas la lecture de livres. Il n’y a pas de raccourcis lorsqu’on veut créer quelque chose d’unique ! Nous mettons du temps et du travail dans nos écrits ; nous pouvons les continuer malgré l’incertitude d’être lu ou la frustration de ne pas avancer comme nous le désirerions. À la fin, il y a une part de nous-mêmes dans nos créations ; une part de réflexions, d’émotions. Certains livres recèlent les espoirs de leurs créateurs et leurs créatrices, d’autres leurs désirs coupables, d’autres leurs craintes, ou leur vue unique sur le monde. Il en va de même de vos écrits que de ceux que vous lisez. Les Misérables contiennent un morceau de Victor Hugo ; et si votre livre préféré vous a tant marqué, c’est parce que votre esprit est rentré en résonance avec celui de l’écrivain.
Ainsi, nous ne devons pas traiter les livres comme des moyens de nous améliorer, comme des manuels à parcourir ; mais bien comme des « autres » qui nous enrichissent par leurs fréquentations.
Conclusion : le mot d’un maître
Je me permets de finir par un extrait de Sésame et les lys, de John Ruskin, philosophe anglais, aimablement traduit par Marcel Proust. Dans une conférence, Ruskin rappelle à ses contemporains qu’ils passent leur temps à courir de salon en salon, à chercher à rencontrer tel grand personnage, telle noble dame, qui ne leur ouvrent pas la porte de chez eux, alors que
« pendant tout ce temps-là cette cour éternelle vous est ouverte où vous trouveriez une compagnie vaste comme le monde, nombreuse comme ses jours, la puissante, la choisie, de tous les lieux et de tous les temps. Dans celle-là vous pouvez toujours pénétrer, vous y choisirez vos amitiés, votre place, selon qu’il vous plaira ; de celle-là, une fois que vous y avez pénétré, vous ne pouvez jamais être rejeté que par votre propre faute […]. Remarquez, cette cour diffère de toute l’aristocratie vivante en ceci : elle est ouverte au travail et au mérite, mais à rien d’autre. Aucune richesse ne corrompre, aucun nom n’intimidera, aucun artifice ne trompera le gardien de ces portes Élyséennes. Au sens profond du mot, aucune personne vile ou vulgaire n’entre là. Aux portes cochères de ce silencieux Faubourg Saint-Germain on ne vous pose qu’un bref interrogatoire : “Méritez-vous d’entrer ? Passez. Demandez-vous la compagnie des nobles ? Faites-vous noble vous-même, et vous le serez. Désirez-vous ardemment la conversation des sages ? Apprenez à la comprendre et vous l’entendrez. Mais à d’autres conditions ? Non. Si vous ne voulez vous élever jusqu’à nous, nous ne pouvons nous courber jusqu’à vous. Le lord vivant peut affecter la courtoisie, le philosophe vivant peut par bienveillance s’efforcer de vous traduire sa pensée, mais ici nous ne feignons ni n’interprétons ; il faut vous élever au niveau de nos pensées si vous voulez être réjoui par elles et partager nos sentiments si vous voulez percevoir notre présence.” »
Cette société toujours ouverte à tous, qui accueille pareillement tous les êtres, c’est la société des livres.
« Ceci, donc, est ce que vous avez à faire et j’admets que c’est beaucoup. Vous devez en un mot aimer ces gens pour pouvoir vous trouver au milieu d’eux. L’ambition ne serait d’aucun usage. Ils méprisent votre ambition. Il faut que vous les aimiez et montriez votre amour des deux manières suivantes :
1° D’abord par un désir sincère d’être instruits par eux et d’entrer dans leurs pensées. D’entrer dans les leurs, remarquez, non de retrouver les vôtres exprimées par eux. Si celui qui écrivit le livre n’est pas plus sage que vous, Vous n’avez pas besoin de le lire ; s’il l’est, il pensera autrement que vous à bien des égards
2° Nous sommes très prêts à dire d’un livre : “Comme ceci est bien, c’est exactement ce que je pense !” Mais le sentiment juste est : “Comme ceci est étrange ! Je n’avais jamais songé à cela avant, et cependant je vois que c’est vrai ; ou si je ne le vois pas maintenant, j’espère que je le verrai quelque jour.” Mais que ce soit avec cette soumission ou non, du moins soyez sûr que vous allez à l’auteur pour atteindre sa pensée, non pour trouver la vôtre. Jugez-la ensuite, si vous vous croyez qualifié pour cela ; mais comprenez-la d’abord »
Les livres n’attendent que vous pour vous révéler leur trésor. C’est un premier pas dans cette direction que je vous propose, afin de lire autrement, de devenir attentif aux choix des mots et à la musique des phrases. N’hésitez pas d’ailleurs à me proposer tel ou tel auteur dont vous voudriez explorer le style.
Assez bavardé désormais ! je vous propose que, comme Alice, nous sautions ensemble dans le trou du lapin pour découvrir le pays des Merveilles !