Par Ysé Demarchi

 

On parle d’un loup à Mortaix-sur-Gourd.

Au marché du dimanche, Dinah, la vendeuse de fromages de chèvre se lamente : son bétail ne cesse d’être attaqué. En discutant avec Pierre et Léon, deux frère bergers, ainsi que leur père Mathieu Gruaud, ils se sont rendu compte qu’il s’agit d’un loup ; du loup.

Il sévit sur la montagne de la Mouchette, dans l’ombre de l’ubac ; et il peut traîner ses pattes noires aussi haut que les premiers cols. C’est bien le même : Mathieu reconnaît son ululement. La bête suit Léon, le puîné, lorsque celui-ci mène son troupeau. Il louvoie sournoisement entre les troncs et rend les chiens hargneux. Il les fatigue par sa présence fantomatique, et de nuit, happe dans sa gueule une bête qu’on entend bêler de terreur. Il l’emporte dans la nuit, et on la retrouve le lendemain entrailles et yeux ouverts.

Comment savent-ils, Dinah et la famille Gruaud, qu’il s’agit du même animal ? Comment peuvent-ils être sûrs ? Car les citadins, et pire encore, le personnel de mairie, ne croient pas à l’ouïe fine du père berger.

C’est que ce loup-là se reconnait.

Quand il a bien mangé, ou bien quand il commence sa chasse, il lui arrive plus d’une fois de se laisser voir, assez loin, mais bien discernable. Léon l’a aperçu trotter dans un champ de narcisses, encore le sang à la bouche après avoir égorgé une pauvre bête. Sur une place en hauteur, il a fixé Dinah qui s’est retrouvée statufiée par la stupéfaction. Sire Loup se montre sur son territoire, preuve de son autorité.  Masque noir à tonalités bleues sur le haut des yeux ; tâche rousse sur le nez ; dos gris sombre s’éclaircissant de blanc sur les flancs, avant de colorer les pattes couleur épi de blé. C’est le même, toujours le même, parfois flanqué de quelques acolytes, parfois loup solitaire.

Pattes de velours d’un blond fauvettes des jardins, qui semblent ailées comme celle du dieu Mercure. Maître Loup parcourt les distances, effraie les deux versants du haut du Gourd – on le dit aussi amateur de moutons italiens. Un citadin -encore un !- s’est cru pâtre le temps d’un été ; notre loup est là, affamé comme Ysengrin et rusé comme Renard. Il a flairé la bonne affaire à des kilomètres. Les recommandations des Gruaud ont été vaines : le pauvre enfant des villes avait vu son troupeau décimé en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Raffiné et machiavélique comme les anciens princes d’Italie, messire Lycaon chante sa sérénade à la lune, balançant son ventre replet entre les taillis.

Le grand loup a établi résidence, disent les enfants de l’école maternelle des chevreuils, à Passérieux : dans le village désormais désert, l’église abandonnée lui sert de repère. Saint-Loup attend que les petits enfants ne finissent pas leurs assiettes pour aller les chercher. Tapi derrière l’autel, il les entend élaborer une épreuve de courage. Il faudra s’aventurer dans l’église le plus loin possible ; reste à décider le nombre de pas à effectuer pour n’être pas relégué au rang de misérable couard.

Quatre enfants téméraires testent leur bravoure une nuit de septembre, un seul revient. Il accuse le loup qu’il aurait vu dévorer ses camarades. Des traces de sang autour de l’autel, mais pas de corps.  Les loups ne mangent pas les enfants, et déplacent encore moins leur cadavre. Il ne peut pas avoir de rapport.

Morts de moutons, morts d’enfants, la tension monte à Mortaix-sur-Gourd. Enfin, la mairie se rend à l’évidence ! et des chasseurs partent chercher la mort du loup au bout de leurs fusils. Les coups résonnent dans les bois comme un heurtoir qu’on frapperait violemment sur la porte de la nature. Votre enfant terrible ! Donnez-le nous ! On fouille dans les moindres recoins, on tue deux sangliers et on blesse un cycliste. Sire loup ricane comme un coyote.

Peu de gens se l’avoue : compère Loup force le respect. Les bourgs bruissent de sa présence. On fait un article dans le journal local, et qui de s’échanger des photos en se demandant si c’est bien lui dont on a capturé l’image. Dans ses yeux dorés, on y reconnait la roublardise toute humaine de l’espèce qui chipe sa survivance. Le postier des Charmilles, artiste à ses heures perdues, s’apitoie sur ce petit frère mal aimé. Fi du qu’en dira-t-on ! L’occasion se rencontre lors d’un concours de poèmes organisé par le journal local. Il envoie un morceau de son cru, « frère loup », où il l’appelle « le benjamin velu de Romulus et Rémus » ; « le premier des rois à se draper de fourrure », « troisième prince de Rome, qui a tété à côté des jumeaux romains, et partagé leurs jeux virils. »

Ah ! Le poème émeut. Quel lyrisme ! Quelle sensibilité délicatement drapée d’un peu de culture ! Mais non, mais non, quelle idiotie, quelle bêtise, quelle ânerie ! Tout le monde a son avis, le collège de Mortaix invite l’auteur, certains s’indignent. On blâme et on loue la plume, le sujet, l’audace, le tact.

Le postier se fâche avec quelques concitoyens ; mais il accroche avec plaisir son papier attestant de sa victoire à la cinquième édition du concours de poésie. Qui sait ce qu’en penserait Muse Loup ? Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a pas fini de faire parler de lui – le loup court toujours.