Par Constance Lamartine
La mère se lève tôt, comme d’habitude, mais ce matin a une autre saveur, le goût de la tristesse qu’apporte la fin de l’automne. Il fait froid dans la maisonnette. Elle enfile ses sabots, s’enveloppe dans son grand châle et descend les quelques marches qui mènent à la cuisine. Dans la cheminée éteinte, les tisons sont encore chauds mais elle sait que la flamme couve sous la noirceur de la cendre. Elle écarte la cendre du bout du pique-feu et gratte les tisons afin de les réveiller puis dès qu’ils montrent l’orangé sur leur corps calciné, d’un geste bien rôdé elle glisse une buche dans le foyer, active le soufflet pour attiser les braises. La lueur rougeâtre s’anime puis retombe, mais elle insiste encore et enfin le bois s’embrase et répand son odeur familière et rassurante dans la maisonnée. Bientôt une douce chaleur monte au milieu des crépitements joyeux.
Au sommet de l’escalier, les petits dorment encore. L’homme lui se réveille. Elle l’entend qui tousse et baille bruyamment. Vite, elle accroche le chaudron à la crémaillère au-dessus des flammes pour chauffer la graisse dans laquelle il trempera son pain. Puis elle pose la petite marmite en fer sur le trépied qu’elle pousse près de la flamme pour préparer le café d’orge qu’il va bientôt lui réclamer. La maisonnette s’emplit d’odeurs et c’est la vie qui renaît comme chaque jour.
Il est déjà en bas, qui s’assied à la table et attend son repas. Ils ne se parlent pas, ce matin comme les autres matins ; au début de la journée il n’y a rien à se dire… Diligente elle pose déjà l’écuelle sur la table et prend le pain dans la huche avec le gros couteau. Lui s’empare du pain enroulé dans un torchon, le défait puis le coupe en grosses tranches. Elle tire du cellier le pot encore plein de saindoux qu’elle fait fondre dans le chaudron et verse rapidement le café d’orge dans un grand bol.
Pendant qu’il boit bruyamment le liquide chaud qui réchauffe son corps, elle place le pot de graisse devant lui sur la table, et d’un geste sûr il trempe les tranches de pain qui s’imbibent aussitôt.
Quand il aura fini son repas, elle réveillera les petits et elle mangera un peu avec eux avant de les préparer au départ.
Après qu’il a mangé, l’homme sort, toujours sans mot dire. Il va s’occuper des bestiaux pour la dernière fois de l’année. Après ce sera son tour à elle de penser aux bêtes, de penser à tout jusqu’à ce qu’il revienne.
Dans tout le village ce matin les hommes se préparent… Ici, avant l’hiver, tous prennent la route pour aller se placer en ville. Dans ces montagnes souvent ingrates, le travail manque à la mauvaise saison et il faut bien nourrir la famille.
L’époux quitte la Maurienne pour aller vers Lyon où il sait qu’il trouvera une place comme homme de peine. Il en profite pour emmener les petits à Saint-Michel, sur son trajet, où un maître ramoneur les prendra en charge pour les mener à la grande ville. La mère sait que ses trois fils doivent partir. Pourtant ils n’ont que neuf ans, huit ans et six ans. Elle sait qu’ils ne seront pas bien traités, qu’ils ne mangeront pas à leur faim, que peut-être ils ne reviendront pas ou rentreront malades. Mais comment faire quand il n’y a pas de quoi nourrir une famille de cinq enfants ?
Pendant qu’elle prépare une omelette pour chacun d’eux, elle réfléchit en caressant son ventre qui lui semble s’arrondir encore sous la lourde jupe de laine. Elle n’a rien dit à son mari pour ne pas qu’il se fâche, mais elle a l’impression qu’il y aura six enfants avant la fin du printemps. Elle a très peur de le dire au mari car les deux derniers nés sont des filles et que les filles ne sont qu’un poids pour une famille de paysans. Le père, c’est sûr se mettra en colère s’il vient au monde encore une fille… Il dit que les filles ne causent que des ennuis et que si elles ne sont pas fortes et jolies à regarder il faut les garder et les nourrir toute leur vie. Pourtant elles sont déjà mignonnes les petites, pas bien épaisses mais ça
ne veut rien dire. Elle-même n’est ni grande ni grasse mais elle travaille sans se plaindre, sans rechigner sur les tâches jamais ! C’est vrai qu’elle était bien jolie quand elle était jeunette, avec ses grands yeux bleus et ses longs cheveux de jais. Les hommes se retournaient sur elle et elle avait choisi celui qui semblait le plus fort et le plus respectueux. C’était un bon mari même s’il se mettait souvent en colère, il suffisait de ne jamais le contrarier.
Elle s’arrache à ces pensées qui ne servent à rien et va réveiller les petits, leur dire de s’habiller bien chaud car il fait froid tôt le matin. Elle se tient un instant au pied du lit où ils dorment tous les trois. Elle les regarde avec tendresse et une grosse larme roule sur sa joue. Si elle pouvait les garder auprès d’elle ! Si elle osait se fâcher contre l’homme sans craindre ses cris de fureur, ses gestes parfois ! Elle sait qu’elle ne devra pas pleurer lorsqu’ils franchiront la porte avec le père, alors elle pleure maintenant qu’elle est encore toute seule et qu’eux sont encore tout emmêlés de rêves. Et puis elle les secoue doucement et caresse leurs cheveux. Ils ouvrent les yeux, bleus pour Mathias, bruns pour Rémi et Jonas. Elle leur parle avec douceur, sans faire trop de bruit pour ne pas réveiller les petites qui dorment tête-bêche dans le tiroir du gros meuble.
Les petits se lèvent et frissonnent, alors elle les emmène très vite en bas où il fait bien chaud. Ils s’installent sur le banc et mangent de bon appétit pendant qu’elle prépare quelques provisions pour le voyage : trois pommes, des noix, des châtaignes rôties et trois grosses tranches de pain qu’elle enroule dans un linge. Elle fait un petit baluchon que Mathias, l’aîné, portera pendant la première partie du voyage. Elle a du mal à retenir ses larmes. Une voisine lui a raconté que son fils, qui a déjà dix ans, était contraint de mendier à l’entrée des églises tout le long du chemin pour aller à la ville. Ils partent pour ramoner, mais ils doivent faire tout un tas de petits boulots sur le trajet afin de payer la nourriture qu’ils coûtent et le maître ramoneur qui doit les emmener a la main leste à ce qu’on dit.
Lorsque tous les petits en âge de partir et tous les hommes mariés auront pris le chemin, les femmes, les mamans, se retrouveront entre elles. Elles iront à l’église et les grandes filles garderont les petites pendant que ces mères éplorées prieront pour leurs garçonnets qui partent pour rapporter quelques pièces : 50 francs pour Jonas et soixante-dix pour les deux plus grands qui ont déjà travaillé l’hiver dernier. Avec tout cet argent, plus celui que rapportera le père, ils pourront acheter une vache et peut-être un cochon au printemps. En attendant il faudra survivre, au village, entre femmes, pour affronter la mauvaise saison en attendant que les beaux jours ramènent tout le monde. Tout le monde. Elle ferme les yeux.
L’année dernière deux enfants du village ne sont pas revenus. L’un d’eux avait fait une mauvaise chute et l’autre était mort des poumons. Et des années plus tôt, un enfant n’était pas rentré, il avait disparu un soir sans que personne n’ait jamais su où il avait fini…
Elle chasse ces pensées de son esprit et se concentre sur ce qu’elle doit dire aux petits avant que l’homme ne revienne les prendre. Elle doit trouver les mots justes, des mots qui rassurent mais qui laisse comprendre combien la mère aime ses enfants.
Elle parle ; elle explique qu’ils vont partir, comme c’était prévu depuis le marché de la foire où les maîtres ramoneurs étaient venus choisir les enfants et conclure les contrats. Ils allaient devoir travailler dur pour gagner de quoi passer l’hiver sur les routes mais ils reviendraient au printemps pour travailler la terre avec toute la famille. Elle les attendrait, elle penserait à eux tous les jours, elle prierait pour eux tous les jours. Elle les aime. Elle les aime plus que tout.
Les trois petits se serrent contre elle, anxieux d’être séparés de leur maman et elle imprime dans sa mémoire les frimousses dont les yeux encore plein de sommeil emplissent son cœur d’une émotion qui serre douloureusement sa gorge. Mais voilà le père qui revient et qui dit d’une grosse voix de mettre les manteaux pour vite se mettre en route. Le soleil n’est pas encore bien levé, ils auraient pu attendre
un peu mais elle ne doit rien dire parce qu’elle ne veut pas que l’homme parte fâché. Elle embrasse les petits museaux qui se tendent vers elle au hasard, aveuglée par les larmes, et le mari lui lance un regard de dédain lorsqu’il la voit agenouillée pour prendre les enfants contre elle. Puis la porte claque et elle reste seule, en larmes à genoux sur le sol, dans le silence où seuls les craquements du bois qui se consume répondent à ses sanglots.
Quand elle se calme enfin, il n’y a plus de bruit dehors. Tous les hommes sont allés avec la ribambelle des garçonnets et les mères se sont enfermées chez elles en compagnie de leur chagrin.
Elle sort sur le pas de la porte, dans le froid du matin, elle regarde devant elle le paysage infini qui s’étend à ses pieds et se précise avec le lever du soleil. Le mont de la Chambre au loin est déjà couvert d’un voile blanc. Sur ses flancs déchirés, des reliefs plus doux étalent de vastes prairies coupées en deux par la rivière. Bientôt tout sera blanchi par une épaisse couche de neige qui portera avec elle son lot de tracas. Et les jours couleront, lentement, les semaines passeront, les mois puis les années. D’autres enfants naîtront qui n’auront d’autre choix que celui de marcher dans les pas de leurs frères.
En proie à un désespoir interdit, face à la beauté de ces montagnes altières qui s’offrent au soleil naissant, la femme, l’épouse, la mère, essaye de comprendre quel insondable mystère fait la nature majestueuse et l’être humain si misérable.